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Blog de JeF wESh, auteur de BD de l'île de la Réunion

29 août 2010

Cases mémorables : De Moebius à Blain en passant par Andréas

Je l'ai déjà dit dans cette rubrique, l'idée d'extraire une case de son strip, de sa planche, de sa double-planche ou de son album - autrement dit d'extraire une case de son "multicadre"- est forcément contre-nature. Mais l'exercice est rigolo et on ne peut tout à fait refuser à certaines cases la prétention de tendre vers le tableau.

Quand c'est Andréas qui se prète à ce petit jeu, en tant que lecteur fasciné et toujours émerveillé par sa narration, je suis doublement attentif. Dans la revue Tao n°4, repris dans le livre de Philippe Sohet et Yves Lacroix "L'Ambition Narrative", l'auteur de Rork commente une simple case de Moebius. extraite du "garage hermétique".

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En relisant le deuxième tome de "Gus" signé Blain, la première case de la planche 23 a fait écho dans ma mémoire...

gusIIpl23case1

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(je ne dispose malheureusement pas d'une version noir et blanc).

Avant de voir ce qui rassemble ces deux vignettes et ce qui les rend mémorables, voyons ce qui les différencie :

1/ Alors que la case de Moebius est presque carrée, celle de Blain est rectangulaire formant un strip complet sur toute la largeur de la planche. Je ne me souviens plus de la mise en page de la planche 32 du garage hermétique. J'imagine que la forme carrée de la case est en partie liée à la répartition des autres cases dans l'hypercadre ; mais je suppose que l'auteur a cherché à s'approcher volontairement du carré pour cette case qu'il a signée dans un cadre à l'intérieur du cadre.

2/ C'est la seconde différence : la case de Gus n'est pas signée. Il s'agit d'un pur hasard et d'une conséquence formelle des parti-pris de chaque auteur et de la place respective de chaque vignette dans la planche. Pour autant, c'est une différence importante, car , je paraphrase le commentaire d'Andréas, cette signature encadrée participe à la force de la vignette.

3/ Alors que le cadre de la vignette de Moebius est interrompu (accident? On ne sait pas si c'est un acte volontaire de l'auteur de laisser le blanc marginal pénétrer l'intérieur du dessin.), celui de Blain est complètement fermé, et de toutes façons la case est entièrement colorée et il n'y a aucun pont entre le blanc de la marge et celui du nuage de poussières.

4/ Moebius, par de petits traits et points, indique la nature du sol et la perspective (quelle économie de moyens!) alors que Blain laisse la surface entièrement imaculée, comme le ciel.

5/ Enfin, chez Moebius le sujet (un véhicule ?) n'est pas identifiable et se trouve exagérément petit par rapport au nuage de poussières. Chez Blain, le rapport de taille est plus équilibré et on distingue plus ou moins nettement un cavalier sur sa monture (je me demande tout de même si, en sortant la case de son contexte, l'identification serait possible sans risque d'erreur).

Au delà de ces petites différences, pas si anodines, ce qui me semble remarquable pour les deux vignettes, leur similitudes :

1/ La construction : l'emplacement de la ligne d'horizon est presqu'identique ; le rapport entre la hauteur du ciel et celle du sol est très proche pour les deux vignettes. Et le sujet est placé au même endroit, sur la ligne d'horizon légèrement excentré sur la gauche (un peu plus bas, donc plus près chez Blain).

2/ L'épaisseur des traits et leur variation (trait du cadre vs trait du dessin surtout) est comparable.

3/ La ligne d'horizon, quoique d'un trait plus rectiligne chez Moebius, est interrompue : elle ne touche pas le sujet et chez Blain elle ne parvient pas tout à fait au bord droit du cadre.

4/ Le sujet bien sûr : avec quelques traits on saisit tout de suite la présence sur la ligne d'horizon d'un 'quelque chose' qui se déplace vers nous (le nuage de poussière est derrière). Ce sont les cases précédentes, de la planche ou de l'album, et SURTOUT les cases suivantes qui complètent ou complèteront l'information. Soit à leur lecture proprement dite soit par leur présence dans notre champs visuel lorsqu'on a la planche entière sous les yeux. On est là dans un procédé spécifique à la bande dessinée, l'essence de l'art (pour plus de réflexions là dessus, en beaucoup mieux que je ne pourrais le faire, Cf T. Groesten : Système de la Bande dessinée et également pour les définitions du multicadre et de l'hypercadre).

Bref, en partant d'une case isolée, on en vient quand même à causer narration séquentielle puisque toute vignette ne peut échapper à la tension entre sa relative autonomie de tableau et son implication dans le récit.

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Posté par wwwESh à 09:19 - Cases Mémorables - Commentaires [0] - Permalien [#]
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