wESh's Blog

Blog de JeF wESh, auteur de BD de l'île de la Réunion

02 novembre 2010

Case Mémorable : Panique au bout du fil

Les lecteurs de Fluide Glacial connaissent forcément Daniel Goossens, un des auteurs de BD les plus drôles (pour moi c'est même le plus drôle de tous). Son coup de pinceau et ses histoires à l'humour absurde le rendent reconnaissable entre tous. Sa maîtrise du langage BD est également exemplaire... J'avais en mémoire une histoire lue dans Fluide et qui m'avait beaucoup fait rire, chose rare quand je lis une BD.

Notamment une case m'était restée en mémoire :

boutdufil4case6

On l'a dit dans les précédents articles de notre rubrique "Cases Mémorables", pour accéder à ce statut, une vignette doit avoir des qualités propres mais la séquence narrative qui la prépare et qui la suit doit elle-aussi être remarquable. C'est bien sûr le cas avec le très talentueux Goossens :

La case elle-même est admirablement bien construite : en premier plan, le tas de terre qui défigure le terrain de tennis avec la pelle dont le manche oriente le regard comme une flèche. Le regard est dirigé ainsi depuis la cabine téléphonique et les deux bulles de dialogue. Le dessin répond ainsi au texte.

"Est-ce que ça se voit ?". Le lecteur a la réponse en image et bien sûr, c'est la surprise, le décalage qui est à l'origine de l'humour. Alan Moore tente d'expliquer dans "Writing for Comics" le mécanisme : "There is a brief moment of surprise as our brain is ticked from one logic system to another without warning, and in response a gland secretes e certain chemical which produces a sort of involuntary muscular and nervous spasm, and we laugh".

Cette construction (le sujet, le dialogue et l'illustration-réponse à la question) est cantonnée sur le tiers gauche de l'image. Bien sûr ce n'est pas gratuit. Ca crée un "silence", une pause ; comme si on restait bouche bée devant la bêtise de Louis. Plus magistral encore, une bulle invisible, formée entre les arbres vient illustrer le silence consterné du lecteur. Une petite feuille morte, comme trois point de suspension, au milieu. Je ne connais pas d'autres exemples de telles "bulles" qui contiennent la parole du lecteur et je ne sais si c'est tout à fait volontaire de la part de l'auteur. En tous cas, le lecteur est bien le troisième protagonisme de l'histoire à partir de cette case, puisqu'il en sait plus que Georges : Nous voyons Georges consterné (à juste titre) et nous le sommes encore plus puisque nous voyons le résultat dramatique de l'action.

La séquence de cette courte histoire en 6 planches est tout aussi bien maîtrisée.

Le lecteur est conduit doucement dans le monde de l'absurde; d'abord parceque Louis ne se présente pas quand il appelle Georges au téléphone : quiproquos et répliques savoureuses. Ensuite quand on apprend qu'il jouait au tennis, ce qui correspond peu à l'idée que l'on se fait du personnage; Enfin, quand on découvre petit à petit l'ampleur dramatique (ment drôle) de la situation.

planches 1, 2, 4 et 6 : boutdufil1  boutdufil2  boutdufil4 boutdufil6 

Cette progression est mise en scène par un système de tressage. Le tressage, tel que décrit par Thierry Groensteen, est un merveilleux mécanisme de la BD ; il s'appuie sur le fait qu'une vignette n'est pas en relation uniquement avec celle qui la précède ou celle qui la suit, mais avec toutes celles du multicadre (strip, planches, récit en plusieurs pages). Le tressage "consiste en une structuration additionnelle et remarquable qui, tenant compte du découpage et de la mise en page, définit des séries à l'intérieur d'une trame séquentielle" (in Système de la bande dessinée).

Dans l'histoire qui nous occupe, voici les cases tressées :

boutdufilzoom

Et l'on voit la place de notre case mémorable dans ce travelling arrière parsemé dans le réseau que forme ces six planches. Du grand art!

Posté par wwwESh à 19:00 - Cases Mémorables - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    Génial

    C'est absolument formidable tout ça!
    Merci Jef!

    NM

    Posté par Nicolas M, 03 novembre 2010 à 12:41

Poster un commentaire