16 septembre 2008
Cases mémorables : Maus
Il y a quelques années, la lecture de Maus, d’Art Spiegelman, (éditions Flammarion) avait été un choc violent. Le sujet bien sûr, mais aussi la jubilation de voir les capacités du médium BD si bien utilisé pour raconter cette histoire complexe et tragique.
Dans la série des cases mémorables avec un méchant, la dernière case de la planche 32 du premier tome de Maus a bien sa place. C’est, je crois, la vignette la plus grande de tout l’ouvrage. Une seule autre, mais sans cadre, peut rivaliser à la fin du tome I mais nous verrons que ce n’est pas un hasard. Hormis sa taille, la case est bien mémorable car admirablement mise en page.
Côté « méchant », on conviendra aisément que le terme ne suffit pas tout à fait à caractériser le nazisme, symbolisé ici par la croix gammée. De symboles il est d’ailleurs question dans cette planche (il n’est même question que de ça) : la première vignette, sans cadre, nous fait entrer en douceur dans l’histoire (l’Histoire) ; un train, forcément chargé de signification quand on parle de Shoah, mais qui emmène les personnages vers un lieu de villégiature. (Plusieurs autres trains jalonnent Maus et jouent des rôles prépondérants dans la narration soit en emmenant Vladek vers la liberté soit en le menant avec tant d’autres vers l’horreur.)
Petit à petit, en 4 vignettes, le lecteur entre dans l’histoire, fait ce bond dans le passé, en même temps qu’il entre dans le train, d’abord vu de loin, puis de près, puis de l’intérieur, à la hauteur des personnages. Légèrement en dessous plutôt, comme ce que verrait un enfant assis sur la banquette.
Autre symbole fort, complètement assumé par l’auteur dans les premiers chapitres de Maus (ce qui ne sera pas le cas vers la fin), les personnages juifs, sont des souris. De même que Spiegelman sait que le lecteur connaît la signification et le poids des symboles ‘croix gammée’ et ‘train’, il a pleine conscience de ce que représente la souris dans notre imaginaire : pour faire court de la proie innocente et faible du chat affamé et sadique aux représentations enfantines de Mickey ou Jerry.
En une planche, placée au début de l’histoire proprement dite, Art Spiegelman nous plonge dans le récit et nous montre notre place : dans le train avec les souris… nous sommes tous des souris !
La construction de la planche, la circulation bien organisée du regard, l’emplacement du drapeau nazi bien au centre pouvaient suffire à rendre la tension de la scène et à en signifier l’importance. Ici, l’auteur va bien plus loin : la fenêtre du train, dont les montants sont presque de la même largeur que l’espace inter-iconique, dessine une case centrale encadrant la croix gammée. Cette case semble éclairée particulièrement puisque autour, tous les autres dessins sont plus ou moins hachurés ; le texte lui même épaule cette construction (« … et au centre de la ville, un drapeau nazi… » qu’on pourrait lire « …et au centre de la planche, une croix gammée… »). L’inclinaison du drapeau place cette croix gammée avec des traits bien verticaux et horizontaux, renforçant peut-être son impact. Enfin, les derniers mots du texte « la croix gammée j’ai vue » , explicitent complètement la scène et notre regard retourne se poser au centre comme celui du narrateur.
A la fin du premier tome de l’édition française, une planche vient en clôture. Avec une case aussi grande mais sans cadre qui vient envahir la planche, procédé très rarement utilisé dans cet ouvrage. La construction de la planche est en tout point identique, on retrouve la croix gammée presqu’au centre et le camion a remplacé le train. Nous ne sommes plus en train vers des vacances reposantes, mais nous entrons avec Vladek dans le camp d’extermination d’Auschwitz.
« Tout on savait. Et on était là. »
PS : dans un autre style et avec une sensibilité et une implication différentes (sans parler du talent), j'avais dessiné à une époque une planche sur le sujet de la Shoah dans une série intitulée "J'ai encore rien fait aujourd'hui".
26 avril 2008
Cases Mémorables
Nouvelle rubrique dans le wESh's Blog : Je me souviens d'une rubrique dans feu 'les Cahiers de la Bande Dessinée' qui devait un peu s'appeler comme ça. L'idée est d'isoler une case particulièrement marquante. Je m'y essaie donc avec un petit critère supplémentaire : s'intéresser aux Méchants, aux ennemis, aux fameux personnages sombres qui mettent en lumière le héros.
Forcément, on parlera aussi de la place de la case mémorable dans le récit, des cases avant et/ou des cases après car une case isolée perd tout de sa puissance narrative.
Bref! on inaugure cette rubrique avec Tif et Tondu aux éditons Dupuis. J'ai volontairement choisi une série que je n'ai jamais appréciée : les héros sont insipides et le scénario barbant. Pour autant, les dessins de Will quand il reprend la série sont sympas et Rosy, au scénar, invente le mystérieux et toujours classieux M. Choc. J'ai (re)découvert tout ça en parcourant l'intégrale Dupuis de Tif et Tondu.
Dans 'Tif et Tondu contre la Main Blanche', c'est la première rencontre avec M. Choc. En bas de la planche 7, Tif et Tondu sont un peu perdus, avancent timidement et une voix les invite à entrer :
On tourne la page et là, c'est le choc : la rencontre du méchant M. Choc avec une case mémorable car très bien amenée mais aussi à cause du décors (ha! ces fauteuils en peau de vache!) ; parceque nos héros sont coincés dans le bas de la case, sous l'effet de la surprise ; parceque la cheminée et le tapis dessinent comme un énorme point d'exlamation beaucoup plus efficace que des petits !! au dessus des têtes de Tif et Tondu; parcequ'enfin, la couleur jaunâtre du sol visible par la baie vitrée et le petit bout de ce qu'on saura être un avion dans les cases suivantes rajoutent au mystère :
Ce qui est rigolo, c'est qu'on verra un peu la même chose dans le deuxième tome de 'La Dodo Lé Pa là' pour la rencontre avec Zourit ! comme quoi... on n' invente rien!



